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Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

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Sylvie Reymond Bagur
19 octobre 2026
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J'ai le plaisir de vous présenter Je suis un garçon perdu, le beau livre de Marie-France Purro.  C'est un texte fort et troublant à la construction intéressante. J'avais pu en apprécier les prémices lors d'un de mes stages sur la nouvelle, Marie-France a su en fair...

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19 October 2026
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« Toute œuvre se situe au confluent d’une réalité perçue, d’un sentiment et d’une énergie à rendre sur la toile. » George Perec « Il me manque une concordance des mots avec la minute de mes états. » Antonin Artaud, Le Pèse-nerfs.   Enjeux contemporains du monolgue intérieur Les expressions de "flux" ou de "courant de conscience" ont laissé place  au « monologue intérieur » (MI), appellation la plus courante actuellement. En explorant la construction et les usages du flux de conscience, nous avions découvert sa dimension  paradoxale : c'est une écriture qui tente de revêtir l’innocence originelle d’une parole et même de l'état de la pensée et de la perception qui précèderait la parole, nous allons examiner quelques-unes des directions que cette technique a prises depuis une trentaine d’années au travers du MI. Du point de vue de la forme, le MI ne revêt plus - ou rarement -  la forme de logorrhée sans construction ni répères qui caractérisait les premières expérimentations sur le flux de conscience. Dépassant la transparence naïve d’une conscience parlée qui marquait le roman de Dujardin, le monologue contemporain s’impose comme une source d’expérimentations narratives souvent paradoxales : dédoublement du personnage, expression d'un aliénation sociale ou encore d'un sentiment collectif.  Le MI contemporain est aussi le support d’expériences stylistiques notamment celle de la recherche de l’oralité tendance importante dans la littérature contemporaine. Sa spontanéité décousue permettrait l’accès à la réalité brute de la “vie”. Il parait plus proche de la « voix », moins formel et plus intérieur, il est plus incarné que le flux de conscience. Même s’il inclut une dimension de présence extérieure d’objets ou d’autres personnages, le MI cherche surtout à restituer la vie intérieure d’un personnage. La technique du MI est l’une des formes qui vont le plus loin dans cette possibilité que seule la fiction nous offre : l’accès à l’univers mental d’un autre.  Dans les romans contemporains qui ne font pas appel au narrateur, c’est aux personnages que revient la tâche de rendre compte des choses qui « s’accomplissent dans leur âme ».  À travers le monologue intérieur, l'on peut affirmer que Joyce notamment, a ouvert le chemin à ce que l'on nomme la « transparence intérieure » et aux « poétiques de la voix. » Il est important de noter que cette quête de l’intériorité, cette envie d’introspection semble répondre au solipsisme croissant de l’individu contemporain écartelé entre l’omniprésence de supports de communication et la fragilité et la rareté d’une communication « authentique ». L’écriture au plus proche d’une « voix » ne correspond-elle pas à l’envie de revenir à une dimension humaine, celle de l’intime, du « for intérieur » comme un bastion à défendre face aux incursions médiatiques et sociales ? Les MI contemporains peuvent aussi être le lieu d’expression de tensions sociales ou plus exactement des tensions entre l’intime et le social. Ainsi chez François Bon le « il » est un « je » qui devient universel par son asservissement au travail mécanisé.  Il a "quelque chose à voir » avec l’intériorité de l’homme contemporain, instable, soumis à un flux d’informations et d’agitations. Autre terme à connaître : le style indirect libre. Il recouvre des usages littéraires complexes et variés que l’on peut résumer comme une manière de rapporter les paroles des personnages en les insérant directement dans le récit, c’est-à-dire sans indication, sans verbe introductif (il dit que…), sans tiret, ni  guillemets. Inséré dans un MI, le style indirect libre transpose librement, concentre, délite… les paroles intérieures supposées. Il laisse la place à de nombreuses  possibilités d'approches stylistiques. J'y reviendrai. Le MI est l'une des voies qui a permis de se libérer du narrateur omniscient, de traiter les  personnages, non plusen les observant en situation, dans leur rapports avec leur milieu et avec la société, mais dans leur conscience intime, de s'intéresser aux pensées qui leur passent par la tête, aux impressions qu'ils ressentent, sans que celles-ci soient  régies par un principe de chronologie ou de cohérence. C'est pour cela que le  MI a été  l’une des constantes du Nouveau Roman, on le retrouve abondamment chez Robbe-Grillet, Duras, Sarraute, Butor… Il  devient l'un des grands outils du roman de la deuxième partie du XXe  aussi bien chez des auteurs comme Albert Cohen dans Belle du Seigneur ou le monologue traique de l'Etranger de Camus. Le MI permet de développer une écriture de l’intériorité aussi bien qu’une écriture totalement dans le présent et non explicative. Il permet aussi d'échapper au pur instant, de développer une pensée, de revenir sur l'expérience vécue au travers de la pensée du personnage comme dans le Journal d'un curé de campagne, l'œuvre mystique et puissante de Georges Bernanos de 1936. Bernanos, au travers d'un journal intime, le lecteur a accès non seulement à une restitution d'expérience, mais découvre de façon directe les pensées du prêtre sur des thèmes comme la pauvreté, le suicide, la prière, la douleur, l'injustice ou la mort... Caractère hybride, fulgurance et instabilité manqueraient aux styles et aux formes de fiction plus « classiques » ainsi, pour Serge Doubrovsky, le premier à utilser l'expression d'autofiction : « … le mouvement et le geste même de la scription sont la seule inscription de soi possible. La vraie “trace”, indélébile et arbitraire, entièrement fabriquée et authentiquement fidèle. »  Chez Arno Schmidt, un style expérimental mène le processus à la limite (et même à la limite de l'incompréhensible ! ) "Frein-pédale : (qui couine quand je m’arrête ; je m’en vais te huiler demain). Par précaution je braquai le canon de ma carabine sur l’épave crasseuse : épaisse couche de poussière sur les vitres ; je dus taper dessus avec la crosse pour que la portière s’ouvre un peu.Ma vie ? ! ; n’est pas un continuum ! (pas seulement qu’elle se présente en segments blancs et noirs, fragmentés par l’alternance jour, nuit ! Car même de jour, chez moi, c’est pas le même qui va à la gare ; qui fait ses heures de bureau ; qui bouquine ; arpente la lande ; copule ; bavarde ; écrit ; polypenseur ; tiroirs qui dégringolent éparpillant leur contenu ; qui court ; fume ; défèque ; écoute la radio ; qui dit "monsieur le Sous-préfet" : that’s me !) : un plein plateau de snapshots brillant." Scènes de la vie d'un faune Autre auteur ayant exploré un type original de MI : l’Autrichien Thomas Bernhard. Voici quelques exemples d’auteurs et de livres qui ont, de façon diverses, expérimentés  les voix du monologue intérieur:  Proust, Aragon, Faulkner, Virginia Woolf - Miss Dalloway, Jack Kerouac - Sur la route, Thomas bernard - le Naufragé, au théâtre,Koltès - La nuit juste avant les forêtsAlain Robbe-Grillet- La jalousie,  François Bon - Sortie d’usine  Plus récemment, voici des exemples pris chez Laurent Mauvigner   : Je me souviens de ma main dans ses cheveux. Du brancard roulant jusqu’à l’escalier et des graviers qui s’écrasaient sous les roues, sous son poids à lui qui pilait plus encore les petits cailloux. Et moi, moi qui tournais autour d’eux, comme le chien à mes chevilles reniflait, moi, demandant s’il fallait de l’aide, s’il fallait que je porte un peu aussi. Mais non, il n’y avait pas la place et je les ai regardés faire, soulever le brancard pour que les roulettes ne soient pas retenues, qu’elles ne se cognent pas aux angles des marches et je me souviens, pendant tout ce temps, des roulettes qui tournaient dans le vide, au-dessus des marches de ciment, de la voix de celui qui voulait aller lentement, des visages tendus des deux hommes qui soulevaient le tout, des blouses ouvertes, des jeans au bas des blouses, des tennis aux pieds, des efforts de leurs bras. Qu’ils ont refusé les verres d’eau. De lui, couché sur son brancard au milieu du couloir dans l’entrée. Du visage qu’il a tourné vers la porte de la cuisine et d’eux, qui sont sortis de la cuisine, lentement, les gestes méfiants, eux, Philippe et Renaud, qui se sont approchés de lui. De son sourire qui a dessiné le visage d’une façon bizarre, avec les rides de fatigue et ses yeux, ses yeux qui ont brillé, que j’ai vus brillants et brouillés à ce moment de répondre quand ils se sont l’un après l’autre penchés vers lui pour l’embrasser. Quand l’un après l’autre ils ont murmuré bonjour. Et lui leur disant bonjour aussi, dans un souffle, comme entre les dents, avec l’effort qu’il fallait pour dépasser le murmure. Depuis la veille, la précipitation à tout faire : ouvrir en grand les fenêtres, envahir d’air l’espace de la maison, lessiver les draps, laver un pyjama, balayer dans les recoins, épousseter, traquer les poussières et puis aussi lui installer une chambre rien que pour lui, parce que j’avais pensé qu’il faudrait une chambre rien que pour lui et avec Philippe on avait décidé que ce serait la sienne, que lui rejoindrait celle de Renaud. On a changé les draps du lit. On a tout ouvert en grand et on a laissé ouvert…" "Les blouses pas fermées qui s’ouvraient sous leurs mouvements, l’ambulance qu’ils avaient garée devant la grille, le bruit de la porte arrière et du brancard, les bruits de fer des portes, des pièces métalliques du brancard sur le bitume devant la maison et enfin je suis sortie, moi qui regardais tout ça de la fenêtre, qui attendais de voir ça depuis la veille, depuis qu’on m’avait dit qu’il rentrerait cet après-midi, avec dans mon cœur tout ce sang qui ne savait plus son rythme, qui cognait dans les artères. Et dans les veines ça tapait, sous le crâne ça tapait, le sang. Et moi je suis sortie, le cœur, mon cœur qui, je suis sortie et j’ai descendu les marches, lentement, doucement, en voulant être calme, si calme et je n’ai pas regardé vers lui, j’ai retenu mon souffle, mon regard, rappelant mes yeux et puis le chien qui traînait dans mes pattes – le petit chien blanc aux poils presque jaunes par endroits, sur la tête – le chien qui frétillait et trépignait dans le gravier, qui a même oublié de profiter que la grille soit ouverte pour essayer, comme il passait son temps à faire, d’aller voir ailleurs (et c’était souvent l’école de Renaud, l’école…"  Laurent Mauvignier - Apprendre à finir Un autre exemple de cette intensité particulière que peut restituer le MI, ici plus proche des pensées et de la conscience du personnage. "Il se rappelait de ce qu’il ne reverra plus parce que les vigiles l’ont débarrassé de voir et d’entendre et d’espérer aussi, l’espoir qui l’aura tenu jusqu’à l’instant ultime, j’en suis sûr, ça ne peut pas être autrement, quand c’était au bord de la fin, touchant déjà la fin, y glissant je crois, quand la vie s’en allait alors qu’il pensait encore ils vont arrêter de frapper, je vais retrouver mon souffle, ça ne peut pas finir ici, pas maintenant et pourtant il ne pouvait plus respirer ni sentir son corps ni rien entendre, ni voir non plus et il espérait malgré tout, quelque chose en lui répétant, la vie va tenir, encore, elle tient, elle tient toujours, ça va aller, encore…" Laurent Mauvignier - Ce que j’appelle oubli  La liberté formelle du MI, même si elle est plus maitrisée que celle de son devancier le flux de conscience, se met au service de la restitution de la pensée d'un personnage.Le monologue intérieur est une technique littéraire qui permet donc de donner accès à ce qui se passe dans la tête du personnage ainsi qu'à des éléments de contexte qui seront fournis au lecteur non comme des expliactions ou des descriptions, mais uniquement au travers des perceptions et des impressions du personnage. Une forme qui peut être à la fois expressive et distanciée… Une bonne lecture pour en comprendre les spécificités et les enjeux : La Faim, un roman de Knut Hamsun.                                Sylvie R. B. Si vous souhaitez approfondir et metttre en pratique les thèmes de ce  blog :   {loadmoduleid 220}                                                                                                                                                                                                       {loadmoduleid 197} 
07 October 2026
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« Les Hommes ivres de Dieu » est un essai de Jacques Lacarrière qui décrit la vie des anachorètes, ces ermites qui se sont retirés dans le désert égyptien et syrien pour mener une vie de solitude, de prière et de contemplation au début du christianisme, au quatrième siècle de notre ère et donc avant l’arrivée de I’Islam. Rien n’est plus loin de notre société perpétuellement en quête de confort et de facilité que cet ascétisme dont la recherche de détachement du monde et d’effort sur soi semble sans limites. Certains vivants dans des sortes de tombes, d’autres sur des plateformes jugées sur des arbres et sans abris, d’autres dans de minuscules grottes… Au moment où j’ai mis en ligne deux articles sur « nourriture et écriture », j’ai souhaité partager un extrait de cette lecture fascinante. On peut trouver cette quête incompréhensible et même folle, mais elle révèle une dimension de l’humanité qui a existé… La tentation de la maitrise absolue de soi, de la pureté, subsiste sous d’autres formes. Parmi les nombreux aspects développés dans le livre, je me bornerai à évoquer la question de la nourriture et de la règle. En effet, quand l’ascétisme devient trop extrême, il prend le risque de devenir une forme d’orgueil. Pour tenter de départager extrême humilité et extrême orgueil, les ascètes ont senti la nécessité de fixer des frontières, des règles, certes arbitraires, mais concrètes. Deux périls opposés guettent l’ascète qui vit seul dans le désert et la privation : se laisser aller à ses désirs ou se laisser aller à son orgueil en s’imposant des privations excessives. Les deux tentations risquent de faire de lui la proie des démons. Des règles ascétiques devinrent donc nécessaires pour concrétiser le mode de vie juste et pour rassurer l’ascète disposant d’éléments précis pour distinguer ce qui est bien de ce qui est mal.   C’est en ce qui concerne la nourriture et les jeûnes que ces règles s’établirent tout d’abord. Nous savons que la plupart s’imposaient, par exemple, de ne manger que sept olives par jour. Ce chiffre qui peut nous sembler impossible correspond toutefois à la réalité de leur ascèse. Il leur permettait de savoir où commence et où finit le péché. Si l’ascète mange six olives au lieu de sept, c’est un péché d’orgueil, et s’il en mange huit, un péché de gourmandise. L’on retrouve ici le rôle essentiel qu’a joué la nourriture dans la plupart des systèmes sociaux ou religieux.   Le moment, la manière et le contenu de l’acte de manger était - et reste sous des formes atténuées- le symbole des relations sociales, des états spirituels et même, comme c’est le cas pour les anachorètes, un élément essentiel des expériences mystiques les plus hautes. Son rôle est évident dans les religions primitives ou anciennes, mais le christianisme est loin de l’avoir ignoré (communion, Carême, Pâques…).   Comme le rappelle Jacques Lacarrière, un ethnologue anglais Richards a pu écrire que, dans les sociétés dites premières « La nourriture est la source des émotions les plus intenses, elle fournit la base de certaines des notions les plus abstraites et des métaphores de la pensée religieuse… Pour le primitif, la nourriture peut devenir le symbole des expériences spirituelles les plus hautes, l’expression de relations sociales essentielles… » Ce principe opère également pour les ascètes des déserts d’Égypte et de Syrie, ces « athlètes de l’exil » comme les surnomme l’auteur du livre. Ainsi, le pain, pour l’ascète, pouvait passer pour le « reflet de l’âme » et pour clore ce petit cycle d’articles sur nourriture et écriture, j’ai choisi de reprendre ici un épisode de la vie d’un anachorète nommé Jean d’Égypte qui me semble en être une bonne illustration.   « Cet anachorète était en effet si parfait que Dieu l’avait déchargé du soin qui regardait sa nourriture et y pourvoyait par sa Providence. Quand, pressé par la faim, il rentrait dans sa caverne, il trouvait toujours sur la table un pain d’un goût exquis et d’une blancheur sans pareille. Mais ces grands et heureux progrès lui donnant quelque sentiment de vanité et attribuant à sa bonne conduite des bienfaits qu’il ne tenait que de la pure libéralité de Dieu, il commença aussitôt d’entrer dans un certain relâchement d’esprit. Il prie moins souvent, se repose plus longtemps, ne récite plus les Psaumes avec la même attention. Au début, ce relâchement ne se remarqua pas, car, de même que le courant d’une rivière qui a été secondé par l’effort des rames continue d’emporter le bateau même si l’on cesse de ramer, ainsi cet homme était porté par son ancienne habitude à ses exercices ordinaires, ce qui le faisait paraître tel qu’auparavant. Mais son relâchement va s’accentuant, au point que, piqué des aiguillons de la chair, il se sent un jour emporté du désir de retourner dans le siècle. Et lorsqu’il fut entré dans sa caverne pour manger, il trouva bien un pain sur la table, mais moins blanc que de coutume. Et puis, un jour, ses désirs impudiques lui font voir réellement une femme devant lui et il est pris du désir de la posséder. Alors, en rentrant dans sa caverne, il trouva sur la table un pain très sale, sec et comme rongé de tous côtés par les fourmis et par les chiens. Oui, c’est bien ainsi que, soudain, lui apparaît son âme, et ses pensées, comme une multitude de barbares l’assiégeant de tous côtés et faisant pleuvoir sur lui comme une grêle de flèches, entreprirent de le mener tout lié et tout garrotté dans le siècle. »
07 October 2026
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L’acte de manger, la façon d’incorporer la nourriture, revêtent à la fois une dimension personnelle et une dimension sociale. En effet, du social au psychanalytique, manger porte et révèle de nombreux aspects de la vie et de la psyché humaine. Entre choix individuels et pratique rituelle, importance du geste et des sensations, c’est un excellent terrain de réflexion ainsi que d’expérimentation pour l’imaginaire et l’écriture.En voici les principales pistes qui peuvent permettre de développer un personnage ou une scène à partir d'un rapport à la nourriture et de façons de manger. Reste ensuite à trouver les éléments de style et la construction qui leur donneront forme. Un exemple de construction réussie et ses alternatives est développée à partir d'un texte de Pascal Quignard. —   Rapport matériel, esthétique ou spirituel à la nourriture Utilitarisme / esthétismeSe goinfrer / jeûner Plaisir des sens / dimension sacrificielleRapport primaire / rapport esthétique à la nourriture   —   Le rapport à son propre corps au travers de la nourriture Contentement de la satiété / ascèse Plaisir/indifférence / rejetDésir  / dégoûtQuantité / qualitéPlace de l’instinct / du conformisme social / du choix individuelDévoile un tempérament  : fragile, exigeant, délicat. /. puissant, quantitatif, une force vitale   —    Odeurs / couleurs / textures  : tous les sens sont convoquésLa nourriture par les narines, les yeux, par les mains, par la bouche, les dents, la langue, la salive, l’œsophage, la digestion…Rapport à son corps spontané / peur de grossirDématérialisation avec pilules, poudres   —    Le geste de manger et ses diverses composantesDu fait de humer les odeurs, la préhension, l’importance de la mastication, avaler, digérerQualité et rythme du geste : du vorace au délicat Rapport de l’individu à son geste : contrôle, abandonPulsion / retenueIdentification / détachement   —     Le geste reflète un milieu, une éducationÉlégance/rusticitéEnthousiasme / retenue / indifférence    trivialité /méprisMaintien, apprentissage social / abandon aux instincts perçu comme un relâchement ou un retour à la simplicité, à la natureDistinction sociale et rapport à l’autre Comportement pour soi ou pour l’autre (séduction, spontanéité…) Une appartenance à une classe sociale se dessine ou affirme son refus   —      Dimension sociale et individuelleManger seul /  en groupeImportance pour la cohésion communautaire : partage, communionHabitudes alimentaires reconnaissance de ses pairs et individualisation : partage des interditsAu contraire : l es habitudes alimentaires comme façon d’exister individuellement.   —      Rapport affectifNourriture et souvenir : la madeleine de Proust… La gorgée de bière de Philippe DelermLa nourriture d’enfance, l’attachement culturel / le désir de nouveau, d'exotismeNourriture et voyage dans l’imaginaire : l’ailleurs, l’inconnu ou le connu Le fantasme, l’obsession / l’authenticité / la simplicité   —       Sincérité ou contrôleMise en place de rituelsCapacité à s’abstraire du reste de la vie ou pas : manger sans parler, sans écouter, sans voir, sans rien remarquer…   —      Dimension économique Frugalité / gaspillageDépense / avarice   —     Temporalité : l’avant, le moment de l’absorption et l’après…Importance du temps consacré à la nourriture / réduction au minimum   —      Nourriture, sensations, sensualité Sensualité des alimentsRapport entre intérieur du corps / extérieurContactPeur, méfiance poison, cause de futurs désordres corporels  Alimentation thérapeutiqueIrritation ou baume — Dimension érotique Lien avec l’appétit sexuel, rapport à la chair Corps échauffé par la nourriture, rougeur, excitationIdée de dévorer, de manger d’amour, la « mangeuse d’hommes » Formes évocatricesThème du sang  De l’incorporation en soi Sensualité et impudeur du corps vu en train de manger      On peut observer dans le texte de Pascal Quignard et dans le texte de Zola ci-dessous, la diversité des dimensions explorées. Exemple avec plusieurs personnages:"Par exemple, il y eut là un fameux coup de fourchette ; c'est-à-dire que personne de la société ne se souvenait de s'être jamais collé une pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée ; et elle était seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à chaque instant, pour soigner le père Bru et lui passer quelque chose de délicat sur son assiette. C'était même touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c'est le morceau des dames. Madame Lerat, madame Boche, madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s'arrêter, parce qu'elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d'oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! si elle ne le décrottait pas, elle n'était pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal à quelqu'un ? Au contraire, l'oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute la nuit, sans être incommodé ; et, pour crâner, il s'enfonçait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! nom de Dieu ! oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité."Émile Zola, L'Assommoir.                                  Sylvie R. B. 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Vent de colère

eoliennesmythes Atelier Réécriture d'un mythe - La Tour de Babel

« Le plus petit courant d'air est parfois d'une terrible amertume. »  Jean Carrière. L'épervier de Maheux.

Il est tôt mais la poussière a déjà nimbé la vallée, écran mouvant et capricieux que rien ne semble dissiper. Au gré de ses errances, elle ménage ses effets, opacité transparente ou déchirures ténues. Se dessinent alors des cratères boueux, de vastes dômes circulaires de béton gris hérissés de ferrailles rouillées comme des araignées gisant sur le dos, ponctuant à intervalles réguliers une saignée ocre, sinueuse, reptilienne. Çà et là de petits points oranges surgissent des entrailles de cocons cubiques, s'alignent, se regroupent, fusionnent ou se dispersent autour de gracieux insectes de métal aux pattes effilées qui semblent tout à la fois fouiller le sol de leurs antennes ou déployer leurs mandibules pour atteindre le sommet blanchâtre des mâts. Une nacelle émerge du nuage, flotte au bout d'un filin, se balance, berce le regard.

Ici plus de haies, point d'arbres, ils ont été rejetés à la lisière du chantier.

Juché sur la falaise, les pieds dans le vide, l'ingénieur trône, le sourire aux lèvres. Il a posé son casque, épousseté son costume, ôté ses oreillettes, les borborygmes des ouvriers l'indisposent. Seule le retient la parole des ingénieurs, mêmes mots, mêmes objectifs, même regard d'entomologistes avisés sûrs de leur analyse. Il ne s'est pas trompé, l'endroit est idéal, audacieux de surcroit. Cette vallée semble avoir été façonnée pour son projet, plutôt large mais difficile d'accès. Il a fallu creuser, défricher, arracher, débiter, déblayer, remodeler pour dompter le vent. Un travail d'artiste. Le son de la dynamite résonne encore à ses oreilles comme une mélodie titanesque, efficace, radicalement nouvelle. Fiat Lux. Ses bras s'élèvent, brandissent le calice de la réussite, l'hostie de l'électricité.

Elles sont là, il les contemple, satisfait. Elles sont quatre pour le moment, hautes de 261m, des géantes graciles, quadripales.

Elles délivrent 12KW/h, quand elles tournent…

Maux de tête, pertes d'équilibre, acouphènes, nausées, insomnies, le médecin, désemparé, ne sait plus où donner de la tête. Tous ces articles… Il a perdu confiance, trop de corps souffrants. Il y a forcément un lien de cause à effet, tout juste s'il y a quelques mois il se déplaçait ici pour une grippe ou un eczéma. Il manque de temps, fouille les regards, écoute, tente d'apaiser, saisit une main, une autre, son bloc d'ordonnances a fondu sous les plaintes.

Dans la salle de la mairie où s'écaille la peinture, où s'entrechoquent les chaises en plastique, où gondole le lino, où grésillent les néons, ils sont tous là, ou presque. Ça fait du bien. On parle du silence disparu, du mutisme du paysage. On parle oiseaux, cours d'eau, châtaigneraies. On parle aussi défiguration, dépossession, mensonges, trahisons.

- Qu'est-ce que tu fous là Victor, t'as rien à faire ici !

- C'est vrai, t'es riche maintenant, c'est ta mère qui doit se retourner dans sa tombe, des si beaux terrains, si c'est pas malheureux.

- Quelle honte !

- Ouais, c'est les infra sons qui vont nous tuer, toi comme nous autres, t'en as conscience ?

- C'est ta faute tout ça !

- Je vous rappelle qu'au début on était tous d'accord, on a tous signés pour l'implantation des éoliennes, et pourquoi on a tous signés pardi…pour le pognon ! et pis si c'est mes terrains qu'ils ont choisis, j'y suis pour rien, faut pas l'oublier.

- Ben voyons, on t'a vu avec le nain en costume, tu nous la feras pas.

- Ca me dégoute, allez viens Etienne, on va s'en jeter un.

- Peux pas, suis crevé, j'ai pas dormi, je rentre.

Au fond de la salle, dans la pénombre près de l'entrée, Léon, un colosse. La chemise à carreaux rentrée dans le pantalon maintenu par une vieille ceinture de cuir fatiguée, des chaussures qui racontent la montagne, le visage mordu par les intempéries, sans âge, à l'image des lieux et de leur histoire. Léon, le berger, observe l'agitation, écoute la discorde. Léon que le village craint et respecte. Il en a soigné plus d'un avec ses mains, le corps comme l'âme. C'est un taiseux. Son regard limpide comme une eau de source, d'une fixité étrange, trouble et intimide. A ses heures perdues, il tresse de robustes paniers en bois de châtaigner. Pas un dans le village qui n'en soit muni, il les accompagne en quelque sorte et cette présence rassure.


Aujourd'hui, Léon est en colère, il doit faire un détour de plusieurs kilomètres pour mener paître ses moutons et encore, le chantier progresse, ronge, des tranches comme ils les appellent, un chantier boulimique qui aura bientôt barré l'accès au plateau.

- Prochaine réunion mardi en présence d'Elecnovert hurle Blaise, le maire, dans l'espoir d'apaiser le tumulte.

Léon sort avec les autres, traverse les rancœurs, sans un mot.

Sur la terrasse, Olympe semble anéantie, les oreilles basses, couchée sur le flanc. A ses côtés un faucon crécerelle, les ailes rousses cisaillées. Un de plus. C'est le 3e depuis le début du mois, une hécatombe. Léon scrute le ciel, le vent se lève. Les nuages accélèrent leur allure. Certes la vallée a parfois souffert de ses outrances mais tous ont composé avec sa démesure, la nature elle-même s'est adaptée à ses assauts mais le projet a tout bouleversé, lui a forgé des armes tranchantes qu'il libère sans retenue, l'a transformé en ennemi. Il caresse sa chienne. Faut-il pour autant entrer en guerre, fourbir d'autres armes pour le contrer ? Il soulève le faucon avec respect, plonge son regard dans l'œil sombre cerclé de jaune et définitivement éteint du chasseur, l'installe avec les autres, près du muret de pierres sèches, puis se dirige vers la bergerie.

Debout sur le seuil, face au sentier qui descend vers la vallée, Léon domine le chantier.

Soudain le sol se met à trembler en ondes successives. Les parois de bois craquent, les moutons bêlent d'inquiétude, les agneaux se blottissent contre leur mère qui tapent du pied pour conjurer la peur, le bruit lancinant des éoliennes assure la basse continue, une singulière fugue champêtre enfièvre l'air.

D'un geste rapide, il ouvre le loquet et libère le troupeau qui, groupé sous la vigilance d'Olympe, dévale la pente, heureux de quitter la fugue endiablée pour faire résonner ses cloches. Il fonce vers l'enfer pourtant mais Léon ne l'en en a pas détourné car il a résolu de filer tout droit, vers le plateau, comme avant.

Plus il s'avance, mieux il distingue la file des camions, prise de convulsions, qui tressaute sur la pierraille du chemin, soulevant un nuage étouffant et dense de terre et de poussière qui rougit tout sur son passage. Les grues ahanent des grincements aigus, les toupies dégueulent leur béton dans les cratères fétides où croupit un liquide saumâtre et malodorant qui contamine les tranchées voisines d'une lymphe bilieuse. Seule une longue pale, telle une plume céleste lovée dans une remorque, apporte une note élégante à ce tableau qui semble tiré des pages de l'Apocalypse. Des hommes coiffés de casque orange ploient sous un déluge d'ordres vociférés par des casques blancs qui s'époumonent pour couvrir le vacarme ambiant. En contrepoint, s'avancent les moutons. Autre ponctuation blanche qui trottine, tintinnabule, toujours groupée.

- Hé, qu'est-ce que vous faites là ?

- Je traverse,

- Mais c'est interdit, c'est une propriété privée. Dégagez, nous on travaille, on œuvre pour le progrès.

- Moi aussi je travaille !

Sur ce, il siffle Olympe et poursuis son chemin suivi de sa petite troupe, dont la discipline, un temps perturbée par ce voisinage frénétique, déroule son harmonie.

Mardi

Blaise balaie du regard l'assemblée. Pas un ne manque même Victor. Un grand désordre règne dans la salle malgré l'alignement impeccable des chaises. Il ne les reconnait pas. Le village n'a pourtant pas la réputation d'être engagé, militant, pire…révolté. Rien qui puisse perturber l'ordre paisible des prairies où abondent les adventices, sans l'ombre d'un souci. Quelques ragots sans doute, des envieux, parfois une molle contestation vite diluée autour du zinc.

Sur l'estrade aménagée pour l'occasion s'élève un écran poussiéreux.

La porte claque et le promoteur entre, costume sombre, rayé, cravate rouge, lunettes savamment remontés sur des mèches gominées, des chaussures à talonnettes pour compenser le ridicule de sa taille. Il porte une attachée case en cuir brun.

- C'est la mafia qui débarque !

Il s'avance vers l'estrade, le torse bombé, le regard dirigé vers un horizon que lui seul semble apercevoir, ignorant royalement l'exaspération qui suinte. Après avoir soigneusement essuyé la petite table en formica bleu, il sort son note book, le dépose, ouvre l'écran et d'un geste vif, appuie sur une touche.

P=Cp.1/2.r.S balayée. V 3

La formule magique, telle une apparition, s'affiche sur l'écran ; et par une pirouette très étudiée il se tourne vers l'assemblée,

- Bonjour !

D'une arabesque du bras, il s'écrit :

- Devant vous l'équation du défi ! certes elle vous dépasse, mais elle fonde ce projet innovant, que dis-je révolutionnaire, les aérogénérateurs terrestres les plus hauts et les plus performants du monde…

Il laisse flotter quelques instants ces derniers mots comme une révélation divine.

Un échange d'œillades ahuries survole les rangées.

- L'éolien citoyen auquel vous avez adhéré a porté ses fruits et je viens vous annoncer une bonne nouvelle. Votre appropriation citoyenne va vous permettre de sécuriser les retombées économiques et fiscales locales. De plus l'alimentation électrique de votre village vous sera fournie et calculée à un tarif préférentiel selon une formule qu'Elecnovert négociera en accord avec la Commission de régulation de l'Energie. Votre vallée va contribuer, comme pionnière, au renouvellement de la transition écologique, que dis-je au destin énergétique de la planète.

- Et notre destin à nous, vous y pensez ?

- Nous faisons partie du grand tout et…

- Et le saccage de notre paysage ?

- Le paysage est une histoire d'affect et donc une perception éminemment subjective mais, soyez raisonnable, personne ne possède le paysage ! et ce projet vise à redéfinir une construction sociale à finalité économique sur un support naturel.

Après cette envolée, les regards se croisent, se perdent, perplexes, indécis, certains se grattent la tête comme pour creuser le sens de ce qui vient d'être dit, un autre s'éponge le front, Esparonne pique du nez, définitivement terrassée par une telle charge, une construction sociale à finalité économique sur un support naturel, tous se demandent s'ils partagent avec cet exalté le même dictionnaire.

- Parlons-en du support ! et le Brizé, hein ? tiens ! il a jamais aussi bien porté son nom. L'avez asséché et je fais comment, moi, avec mes potagers, je tire les tarots, je fais des incantations pour ramener l'eau ?

- Pis y'a pas que ses potagers, y'a la fontaine du village, le cimetière, on peut même plus arroser les tombes.

- Je vous rappelle que, dans la mesure du possible, nous restaurerons les lieux à l'identique et donc…

- Et nous autres vous allez possiblement nous restaurer à l'identique aussi ?

- Qu'entendez-vous par là ?

Le médecin, au bord de la congestion, se lève.

- Vos moulins à vent culminent à une hauteur qui fait pâlir la Tour Eiffel et l'envergure des pales rivalise avec celle d'un boeing 747… mais malgré ces considérations touristiques remarquables, le village est plongé dans l'insomnie, le bruit lancinant que produit ces prédatrices interrompt le sommeil. Une fois réveillé, impossible de se rendormir, il enfle dans la tête, nous étourdit, nos oreilles vibrent, nos cœurs s'accélèrent, chavirent, débordent...

- Très lyrique mais les observations scientifiques disponibles à ce jour, issues des rapports de l'OMS, n'établissent pas de lien causal direct entre le bruit des éoliennes et les effets nuisibles sur la santé. La science tout de même ! Face à l'Histoire et à l'objectivité scientifique, que valent de petites subjectivités individuelles ! vos diatribes relèvent de l'obscurantisme.

Léon secoue la tête et dit posément :

- C'est ça, continuez à brasser le vent du mépris !

- Oh, vous, le Don Quichotte… Je perds mon temps, votre communauté est dotée d'un quotient intellectuel aussi restreint que la surface des chaises miteuses sur lesquelles vous êtes assis !

- Vous nous rendrez compte pour ces insultes.

- Le chevalier à la triste figure profère des menaces maintenant…

Il s'empare de son ordi, le ferme et quitte les lieux sous un florilège de quolibets. Les rires fusent, une chaise tombe, chacun commente, le vent de la discorde semble s'être envolé dans la cacophonie après de tels propos, jusqu'à Victor dont l'assurance craquèle.

Blaise rejoint Léon qui n'a pas cillé.

- Fais quelque chose Léon.

- Ne t'inquiète pas, les Dieux sont avec nous.

Blaise tourne la tête, vaguement incrédule, ses yeux heurtent le regard serein du berger. Cette réponse sibylline ajoute à son inquiétude mais il connait Léon, inutile de lui demander de préciser.

Du haut du village, sur la corniche près de l'église, blottis les uns contre les autres, tous sont rassemblés, comme mus par un inexprimable élan.

Quelques feuilles tournoient, les houppiers frémissent, le vent s'ébroue, agace les nuages de sa présence invisible, un gris sale assombrit la vallée, couleur d'étain. Au loin quelques éclairs, le tonnerre, le chuintement de la pluie qui s'approche. Puis la surface du ciel se déchire, un son rêche gonfle la nuée, libère un déluge d'eau, violent, impitoyable, inhumain. La terre rouge sang se réveille, bouillonne, se fend, charriant avec elle cailloux, pierres, troncs mêlés dans un torrent de boue qui avale la pente, enjambe les ressauts, falaise soudain liquide que rien n'arrête. Le ciel rugit, résonne de mille rires. La vallée hachée par la géométrie brutale des éoliennes chavire. La coulée écarlate et visqueuse plie les tôles, les camions tels de petits canots dérisoires glissent et s'empilent. Les baraques, frêles esquifs, dérivent, le filin des grues crisse comme les drisses d'un navire, des troncs d'arbres noueux et vénérables s'accumulent au pied des mâts rigides comme pour les narguer. Les éoliennes s'affalent, les unes après les autres, dans un bruit mat, les pales tordues comme des oiseaux morts.

Soudainement, la boue, repue, cesse sa progression.

Eole peut se retirer…Traiter le mal par le mal, une épiphanie absolue.

Le fracas de leur terre a cessé. Une fine brume s'évade des murs, des flaques aux reflets incertains émaillent les rues. La falaise, de l'autre côté, exhibe sa cicatrice. Epaules affaissées, mains crispées en quête d'un soutien, certains s'enlacent, se consolent, larmes contre larmes, abattus, des regards cherchent Léon. D'aucuns pensent qu'il a déposé, là-haut, sur le plateau, l'inquiétude au creux des arbres, enroulé la colère autour des pierres, arraché à la terre la promesse du répit. Chaos, Déluge, Châtiment, ils sont partagés entre un sentiment de faute et celui d'avoir été vengés. Tous contemplent, recueillis, le tombeau d'argile purpurin qui, dans une totale indifférence, recouvre la vallée. Les mâts inertes gisent dans leur linceul. Seul le Brizé en reprenant son lit, s'écoule timidement sur un silence inconnu.

- Le paradis ! murmure Esparonne.
Dominos
Cévennes

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Commentaires 2

Invité - Malcles Anne Marie le mardi 14 novembre 2023 19:28

Superbe! Un vrai tableau sons couleurs odeurs….tout y est !
Merci !

Superbe! Un vrai tableau sons couleurs odeurs….tout y est ! Merci !
Stéphanie R. le lundi 13 novembre 2023 08:39

Merci pour ce beau texte lu avec délectation !

Merci pour ce beau texte lu avec délectation !
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